La championne du monde de snowboard Anne-Flore Marxer nous parle de passion au féminin.

Anne-Flore Marxer, snowboard femme, A land shaped by women, sport féminin

Anne-Flore Marxer, championne du monde de snowboard freeride 2011, a sorti son film « A land shaped by woman » en France en début d’année. Un film magnifique où elle part découvrir l’Islande avec son amie et championne du monde de snowboard freeride Aline Bock. Les deux snowboardeuses partent à la recherche de pentes raides enneigées, de belles vagues à surfer et de femmes exceptionnelles.

Ce film nous a donné envie d’aller à sa rencontre, pour en savoir plus sur son histoire, sa vision des sports “extrêmes” au féminin, et enfin sur le film en lui-même.

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Bonjour Anne-Flore. Il est impressionnant de voir que tu n’as jamais abandonné ta passion malgré les inégalités auxquelles tu as pu faire face. Peux-tu nous parler un peu de toi et de ce qui te plait tant dans le snowboard, ou le surf?

Anne-Flore Marxer : Bonjour. Alors, je viens d’une famille de skieurs, de montagneux… Et ce que j’aime par dessus tout dans les sports de glisse ce sont les sensations. C’est magique de glisser sur une planche, de glisser sur une vague, sur la neige. Ce sont des sensations extraordinaires. Et ce que j’aime c’est qu’à l’inverse de beaucoup d’autres sports, pour ceux-là, ce n’est pas une question de niveau, ni d’efforts, ni de performance, c’est juste une question de plaisir.

Beaucoup de gens se mettent des freins pour la pratique des sports extrêmes, ils ont peur de se blesser. Comment toi tu gères cela ?

Anne-Flore Marxer : On peut parler de sports extrêmes mais ils s’appellent aussi les sports de glisse! On entend beaucoup parler du risque, du danger, lorsqu’on parle de ces sports là, alors qu’en fait la raison pour laquelle on les pratique, c’est pour le plaisir et les sensations qu’ils procurent. Et on peut les pratiquer à un niveau qui ne soit pas risqué.

“Dès qu’on parle de sport, on parle de performance, de danger, alors qu’en fait, il faut remettre la magie au coeur de ces moments-là.”

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C’est vrai que la montagne c’est dangereux – il est important de se former au max pour faire du hors piste, de bien connaitre son équipement, de bien savoir l’utiliser pour maitriser le plus de facteurs possibles – mais quelque part, il ne faut pas oublier que tout est dangereux. Ce n’est pas moins dangereux de faire de la route. Alors après, est-ce qu’on décide de ne rien faire ou est ce qu’on décide de vivre et de profiter au maximum de tous les moments?

Revenons sur les inégalités dans ton sport. Cela a commencé dans le slopestyle. Que s’est-il passé exactement?

Anne-Flore Marxer : En fait, à l’âge de 18 ans, je suis arrivée sur les compétitions de slopestyle, avec tous mes amis. A l’époque, tous les mecs pouvaient rider, mais à moi on m’avait dit “non, y a pas de femmes”. Le slopestyle était considéré comme trop dangereux pour les femmes. Et on entendait des arguments comme « on a pas besoin de filles, les filles sont pas assez fortes, elles n’oseront pas sauter ce saut, etc » J’avais fait tout le voyage pour rider, je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais pas participer sous prétexte que j’étais une femme.

Quelles ont été tes démarches pour parvenir à l’intégration des filles en compétition de slopestyle?

Anne-Flore Marxer : J’ai écrit une pétition que toutes les meilleures rideuses ont signé et je suis allée physiquement sur la compétition pour dire que les meilleures rideuses au niveau international étaient toutes partantes pour participer, qu’elles n’avaient pas peur, ni des kickers, ni du niveau. Cela a déclenché des réactions médiatiques et a poussé l’organisation à nous inclure.

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Et en terme de prize money (salaires), j’ai expliqué qu’en tant que femme, cela ne coute pas moins cher moi d’aller au bout du monde pour participer à une compétition. Et que, pour que leur titre de champion du monde ou de championne du monde reflète le meilleur niveau sportif et non pas la richesse de l’athlète, il fallait que la gagnante, comme le gagnant puisse gagner suffisamment d’argent pour se déplacer sur les compétitions! Au bout de 3, 4 ans, cela a amené à l’égalité des Prize Money en slopestyle. On se sentaient valorisées. Cela a été vraiment positif pour les générations suivantes.

Peut-on dire que ce sont les inégalités dans ton sport qui t’ont donné la force de devenir championne de freeride?

Anne-Flore Marxer : Quand j’avais 18 ans, je n’étais personne, je voulais juste faire une compétition. Et je tiens à dire qu’on a pas besoin d’être championne pour changer les choses.

En revanche, c’est vrai qu’il s’est passé quelque chose en 2011, lors de la compétition de freeride, le Freeride World Tour. J’avais décidé d’aller voir comment c’était. Pour moi c’était un gros challenge personnel car je n’avais pas l’habitude des compétitions. Et, lors de l’étape de Chamonix, ils ont fait passer les femmes après les hommes. Les hommes étaient beaucoup plus nombreux à pouvoir participer. Du coup, lorsque je suis arrivée en haut, il n’y avait presque plus de lumière, il commençait à faire beaucoup plus froid, la neige se resserait et il y avait je ne sais combien de traces et de cailloux dans tous les sens. C’était l’horreur et il était Impossible d’effectuer la ligne que j’avais prévue.

“Si je gagne une compétition, on me met le micro dans la main et j’ai l’opportunité de participer à la discussion pour améliorer la façon dont sont traitées les femmes en compétition.”

Et, surtout, il se trouve que j’ai passé la ligne d’arrivée, que j’ai gagné cette compétition, mais qu’en relevant la tête j’ai réalisé que personne ne nous regardait car le podium masculin était entrain d’être présenté en même temps. Car il fallait que la presse relaie rapidement les résultats masculins. Au final, personne n’a relayé ce qu’il s’était passé du côté des femmes et j’ai gagné 1200 dollars, quand l’avant dernier skieur en a gagné 1500.

C’est à ce moment que je me suis dit que la situation comme pour le slopestyle pouvait changer. Je me suis dit, si je gagne une compétition, on me met le micro dans la main et j’ai l’opportunité de participer à la discussion pour améliorer la façon dont sont traitées les femmes. C’est pour ça que j’ai décidé de faire les autres compétitions du tour et cela m’a accessoirement amenée à mon titre de championne du monde.

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Justement, à ce sujet, Marion Haerty dit qu’elle prétendra au même Prize Money (salaire) quand elle aura le même niveau que les hommes. Qu’en penses-tu ?

Anne-Flore Marxer : Moi j’ai eu la chance de ne jamais avoir ce problème. J’ai toujours ridé au même niveau que les mecs. Mais je dis que j’ai eu de la chance, car j’ai eu des opportunités que toutes n’ont pas. A quel moment est ce qu’on peut comparer la différence de niveau sans comparer aussi l’investissement financier qui permet la progression sportive ?

A titre d’exemple, je vais citer l’Alaska. C’est ce lieu qui est déterminant du niveau de snowboard de l’athlète. Terrain extrêmement raide, un très beau challenge sportif. Sauf que c’est très cher et qu’il faut y aller plusieurs fois. 15000 dollars par personne avec un minimum de 4 personnes à emmener plus l’hélicoptère. Donc le lien avec le financement est évident. Car du côté des hommes, cela fait des années qu’il ya des sponsors qui leur permettent de faire et refaire ce voyage. Du côté des femmes très peu ont pu y aller. Donc comment peut-on comparer le niveau sportif sans mesurer le niveau financier ?

“Comment est ce que la progression du sport féminin pourra continuer vers plus de niveau si on inclue pas les femmes et si on ne les rétribue pas au même niveau que les hommes?

Mais au final, la vraie question, c’est comment est ce que la progression du sport féminin pourra continuer vers plus de niveau si on inclue pas les femmes et si on ne les rétribue pas au même niveau que les hommes?

Après, c’est vrai que je pense que le niveau peut être rattrapé. Quand on voit aujourd’hui le niveau d’Anna Gasser qui replaque un triple Cork, on ne peut pas dire le contraire. Et quand on sait qu’il y a 15 ans, les compétitions de slopestyle n’étaient pas ouvertes aux filles, et qu’on en est là, cela fait réfléchir…

Profitons-en pour faire un parallèle avec le football féminin. Ce qui se passe est très positif. Les filles ont enfin un maillot pour elles, les matchs sont médiatisés et certaines footballeuses comme Ada Hegerberg ou Melissa Plaza encouragent tout cela et ont l’air de suivre ton chemin…

Anne-Flore Marxer : Oui, dans le foot c’est pareil, on ne peut pas comparer le niveau sans comparer l’investissement financier. Quand j’ai publié sur la Coupe du Monde, j’ai entendu les arguments suivants : “c’est normal que les femmes soient moins bien payées car elles vendent moins de maillots”. Et la deuxième chose c’est : “oui mais le sport féminin n’intéresse personne, la preuve les stades sont presque vides.”

Je pense que ces deux arguments sont trop restreints. D’une part, parce qu’un stade ne se remplit pas tout seul. Beaucoup de budget pub et marketing est dépensé pour que les gens se déplacent sur les matchs masculins. Et quand il y a eu du budget dépensé pour la Coupe du Monde féminine, le record d’audience a été atteint côté féminin aussi.

D’autre part, parce qu’on a besoin de la presse. En France, 90% voire 95% de la presse sportive est masculine et parle de performances masculines. Il n’y a qu’à ouvrir le journal sportif national pour le voir. Or la représentation de ce qu’il se passe sportivement chez les femmes est primordiale. Car si on en parle pas, on nous dira que c’est normal que les sportives soient moins bien payées. C’est donc un petit serpent qui se mord la queue.

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Voir aussi : 10 bonnes raisons de mettre votre fille au foot

Comment peut-on promouvoir la pratique du sport féminin?

Anne-Flore Marxer : En fait, c’est dommage car entre le handball et le foot cette année, on voit très bien qu’il y a vraiment un attrait pour la pratique sportive féminine aussi quand c’est bien amené et qu’il y a de l’investissement. Beaucoup d’hommes me disent qu’ils sont fascinés par le foot féminin, qu’ils ont redécouvert le plaisir de regarder un match de football, parce que les féminines sont plus passionnées, que le jeu est plus communicatif, qu’il y a plus d’envie. Et c’est la même chose en rugby.

“Si on leur dit: “Quand tu seras devenue la meilleure joueuse au niveau mondial, bah cela n’intéressera pas grand monde“, alors il y a un vrai souci.”

Si on connait les avantages de la pratique sportive chez les jeunes du coté des garçons, disons bien que les mêmes avantages sont aussi valides pour les filles. Et en terme physique et en terme mental et de confiance en soi. Il faut se dire que « toutes ces jeunes filles ont aussi le droit de suivre un parcours sportif » et que si on leur dit « quand tu seras devenue la meilleure joueuse au niveau mondial, bah cela n’intéressera pas grand monde », alors il y a un vrai souci. Je répète souvent qu’un titre de champion du monde ou olympique équivaut à un titre de championne du monde ou championne olympique. Pour promouvoir la pratique du sport féminin pour les jeunes filles, c’est important de montrer les femmes qui pratiquent au plus haut niveau, qui gagnent autant que les hommes et qui sont valorisées.

Voir aussi : Foot féminin – Des équipes mixtes, ce serait formidable! Vrai ou Faux?

Parlons maintenant de ton film, “Une terre façonnée par les femmes”. Il nous est apparu comme un merveilleux retour à la nature, aux belles valeurs du sport, et même de la solidarité. D’où est née cette envie?

Anne-Flore Marxer : J’en ai eu marre de devoir toujours me justifier d’être une femme, j’ai eu envie de mettre mon énergie dans quelque chose de positif. J’ai toujours eu cette mentalité positive.

Je suis donc partie en Islande, pour retrouver les valeurs de mon sport et découvrir cette terre façonnée par les femmes. Les deux fils rouges du film sont d’un côté, celui de notre voyage en outdoor. On a fait du snowboard dans les aurores boréales, du surf dans des tempêtes de neige et du stand up paddle dans la glace. Et de l’autre, des portraits de femmes islandaises passionnantes.

Anne-Flore Marxer, aurore boréales, snowboard femme, A land shaped by women, sport féminin

J’ai voulu allier les deux car le snowboard est ce qui me permet de découvrir le monde mais je voulais aussi découvrir et faire découvrir les femmes de ce pays en avance sur le plan de la parité.

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Pourquoi le choix de l’Islande?

Anne-Flore Marxer : Parce qu’en Islande, au delà des paysages magnifiques, ce qui m’a fascinée tout de suite c’est cette culture féministe positive. Les hommes comme les femmes s’impliquent dans le combat pour le féminisme. Pour eux le féminisme est synonyme d’humanisme. Chez nous les hommes et même les femmes ont peur de ce mot là. Or il est difficile d’imaginer qu’une femme puisse être contre l’égalité des salaires pour un même travail… pourtant les écarts de salaire sont de plus de 23% en Europe et n’ont pas bougé en l’espace de 20 ans… Donc il faut comprendre que cela ne bougera pas tout seul et que c’est à nous d’apporter les changements que l’on veut voir dans notre société.

Et c’est ce que font les islandaises et les islandais tous ensemble. En Islande, il y a cette solidarité, c’est humanisme. Je crois que là-bas, c’est la terre qui façonne les hommes et les femmes qui y habitent. Il y a un lien avec la nature qui est très fort. Les changements météorologiques importants (7 météos par jour environ), les éruptions volcaniques, l’obscurité en hiver, le froid, la glace, la neige, toute cette force a un impact fort sur les gens. Et finalement la force des personnes en Islande est à la hauteur de la force des changements météorologiques.

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Quel message as-tu voulu partager aux femmes, aux sportives?

Anne-Flore Marxer : Qu’on est pas obligés d’être “pro” pour faire les choses. Pour aller camper en montagne, surfer dans l’eau froide, on a pas besoin d’être pros. On voit souvent des mecs qui font des voyages, et des voyages sportifs magiques. On voit peu de filles! Or nous aussi, on peut le faire. Et d’ailleurs, un sujet que je voulais aussi adresser avec ce film, c’est que dès qu’on parle de sport on parle très vite de performance, de danger, alors qu’en fait, il faut remettre la magie au coeur de tous ces moments là. Et il faut remettre ces moments-là en image, à l’écran.

“Dès qu’on parle de sport on parle très vite de performance, de danger, alors qu’en fait, il faut remettre la magie au coeur de tous ces moments-là.”

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Il faut dire pour toutes les filles – et moi je pense souvent au plus jeunes, mais pas forcément – qu’on peut toutes profiter de cette magie là et qu’on peut toutes accomplir de très très belles choses dans nos vies, des choses qui nous tiennent à coeur et nous font plaisir. Et c’est pour ça que j’ai voulu montrer ces images de toutes ces femmes qui ont fait des choses exceptionnelles.

J’ai eu la chance de grandir comme ça et c’est quelque chose qui est vraiment très important dans ma vie de tous les jours. Donc si vous n’avez pas encore eu l’occasion de tester une journée de surf, ou une journée en montage, testez et vous verrez que c’est fabuleux et que vous aurez la banane pendant très longtemps!

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Vous pouvez voir le film ici : geni.us/ALandShapedbyWomen

La team KATAEA

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